| 10 Avril 2010

Stranger Than Paradise
Séance du 15 avril
Une improbable tignasse blanche qui lui donne l’air d’un éternel ado à l’esprit rock’n’roll. Voilà ce qu’on retient d’abord de Jim Jarmusch. A croire qu’un décalage tenace d’avec ses semblables constituerait l’unique définition de son cinéma. Et pourtant, Jarmusch, en l’espace de trois décennies, résume l’une des plus belles réappropriations postmodernes du cinéma, entre allégeances à l’héritage des maîtres et renouvellement des formes par un esprit dans le vent des changements sociaux contemporains. Doux rêveur, artiste dans l’âme, Jarmusch est également un véritable cinéphile, qui s’est toujours nourri de cinéma et s’est servi de certaines références – en interview, il cite régulièrement Eustache, Melville, Ozu… – pour bâtir ses propres envies de cinéaste sans succomber à l’envie de singer ses mentors.
Originaire de l’Ohio, Jarmusch nait en 1953 au sein d’un couple, bien sous tous rapports. Seul fait atypique : sa mère est la critique cinéma du journal local. Bon sang ne saurait mentir ? A dix-sept ans, James R. Jarmusch quitte le nid familial pour réaliser un rêve de gosse : il vient d’être accepté à la New York University. Ces années d’études se résument surtout à user les strapontins des cinémas de quartier, voire de voyager jusqu’à Paris pour s’enfermer pendant des semaines à la Cinémathèque française. Disposant d’une bourse d’étude, Jarmusch préfère l’investir dans un projet personnel : un premier long métrage, au nom prophétique de Permanent Vacation. Si le jeune cinéaste se fait virer de l’Université pour cette forfaiture, le film fait le tour des festivals et annonce la naissance d’un nouvel espoir dans le bouche-à-oreille de l’underground new-yorkais. Mais Jarmusch n’attendra jamais que le buzz lui trace une voie. Disciple assidu des cours de son mentor Nicholas Ray à la NYU, Jarmusch rencontre par son biais un cinéaste allemand désireux de réaliser un film avec Ray : Wim Wenders. Embauché comme assistant de Wenders sur Lightning Over Water / Nick’s Movie, Jarmusch apprend énormément des deux cinéastes. L’entente avec Wenders est telle qu’une fraternité (de sentiments comme de cinéphilie) se crée en même temps qu’une filiation inespérée. Le premier coup de pouce sera Stranger than paradise, pour lequel Wenders offre à Jarmusch un stock de pellicule inutilisée. Jarmusch tourne avec un court métrage de 30’, puis obtient des financements pour y ajouter deux segments supplémentaires. Le résultat se voit sélectionné à Cannes en 1984, et gagne la Caméra d’Or… tandis que Wenders décroche la Palme avec Paris, Texas. Une bouche semble bouclée.
Avec Down by Law, film jumeau (ou film miroir ?) qu’il tourne en 1987, Jarmusch revient au noir et blanc et à la triangulation de personnages. Il y est encore question d’exil et d’identité en berne. Des thématiques présentes dans l’intégralité – ou presque – de la filmographie d’un new-yorkais d’adoption. En particulier dans Dead man, long poème visuel sorti en 1995, qui marque un retour au noir et blanc dans une version plus ouatée et brumeuse. Entre les deux, de la couleur, rien que de la couleur. Ou presque : au gré des rencontres marquantes de sa vie (John Lurie, Tom Waits, Neil Young, et bien d’autres) Jarmusch tourne entre 1986 et 2003 un nombre conséquents de courts en noir et blanc, dont la seule base est une rencontre interlope autour de clopes et de café fumant. Portant le même titre que son court joué par Iggy Pop et Tom Waits, qui remporta la Palme d’Or du Court Métrage en 1993, Coffee and cigarettes est à ce jour la dernière aventure en noir et blanc du cinéaste.
La couleur n’entraîne pas pour autant une sécheresse créative et permet certaines fulgurances : Mystery train (1989), parcours touristique et segmenté sur les traces du King ; Ghost Dog (1999), revisite des préceptes des samouraïs sous influence melvilienne et sur fond de hip-hop ; Broken flowers (2005), retour mélancolique sur une vie de conquêtes ; The limits of control (2009), son dernier film, un western intérieur hanté par la répétition. Le même, l’identique, voilà un thème qui ne lâchera jamais Jarmusch, comme une obsession (sur-places, enchaînement de plans séquences et de travellings, humour pince-sans-rire et running gags) d’une mise en scène ne cédant jamais à la stase, malgré un travail d’orfèvre de la photographie.
Stranger than Paradise, chef d’œuvre de minimalisme, pose les bases d’un style, un postulat (l’éternellement recommencement), qui ne cessera de jouer sur ses propres variations pour les films suivant. Preuve aussi d’une façon unique de voir le Monde, celui par la lorgnette de ce désespoir maniaque mais tellement courtois qu’il en devient bouleversant. Tourné dans un noir et blanc qu’on aurait tort de réduire à son aspect charbonneux, Jarmusch joue de cette dualité graphique pour livrer sa radiographie du paysage américain (la noirceur des usines de Cleveland, le blanc total devant le lac Erié). Porté par la lumière de Tom DiCillo (pote de fac, directeur photo de ses deux premiers longs, devenu cinéaste depuis), le film déploie toute la grâce d’un talent cyclothymique : entre magnificence du quotidien répétitif (Jarmusch serait-il celui qui filme le mieux l’ennui existentiel ?) et superficialité de l’événement (comme une blague ne trouvant jamais sa chute). Stranger than Paradise confirme définitivement le talent d’un cinéaste à échapper à l’étiquette «cinéma indépendant arty », plus intéressé à triturer ses obsessions cinéphiliques comme un rituel chamanique, comme de véritables dilemmes métaphysiques : que faire sans le cinéma ?
He definitely put a spell on us.
Pour aller plus loin :
- “Jim Jarmusch/Jim Jarmusch”, Cahiers du cinema n°400 Supplément, octobre 1987
- Jim Jarmusch, interviews, Ludvig HERTZBERG, University Press of Mississipi, Jackson, 2001, 217 pages












