masaki-kobayashiHara-kiri de Masaki Kobayashi
Séance du 20 mai


Des travellings et des plans serrés sur une armure traditionnelle de samouraï, plongé dans un noir et blanc formel l’incipit d’Hara-kiri donne déjà toute la pensée plastique du film et la patte d’un cinéaste. Remarqué lors en 1963 par le Festival de Cannes, ce film séduit les membres du jury par son esthétique et rentre au pays du soleil levant avec le Prix Spécial. Le film a marqué parce que son auteur Masaki Kobayashi transcende les codes du Chambara (films de sabre japonais). Le réalisateur offre une nouvelle vision du style et lui apporte un nouveau sens. Le cinéaste japonais fait une relecture du mythe de l’époque féodale japonaise en mettant en avant le conditionnement des hommes par les valeurs ancestrales.

Masaki Kobayashi est né le 4 février 1916 dans l’île la plus septentrionale du Japon, Hokkaido, dans la petite ville d’Otaru. Dès son enfance, il est comme le jeune Kurosawa passionné par le dessin. Il suit des études de philosophie et d’histoire de l’art à l’Université Waseda de Tokyo et se spécialise sur la naissance et l’évolution de la peinture classique japonaise. Une fois cette période universitaire achevée, il se présente à l’examen d’entrée de la compagnie de production cinématographique Shochiku. En 1941, il débute sa carrière d’assistant metteur en scène aux Studios d’Ofuna. Après l’attaque de Pearl Harbour, il est mobilisé comme beaucoup de ses compatriotes cinéastes (Kenji Misumi,…). Il fera ses classes dans l’armée impériale de Mandchourie. En 1945, il est fait prisonnier par les Américains et se retrouve incarcéré à Okinawa. Après cette période, il rentre à Tokyo et réintègre la Shochiku. Il devient l’assistant de Keisuke Kinoshita avec lequel il collabore également à certains scénarios (Carmen revient en pays natal, 1951).

Kobayashi attend jusqu’en 1952 pour que la direction de la compagnie lui confie la réalisation d’un premier film. Il choisit de faire un mélodrame intitulé La Jeunesse du fils (Musuko no Seishun). Après un autre film de ce genre, il s’attaque enfin en 1954 à un projet qui lui tient à cœur : l’adaptation d’un roman de Kobo Abe tiré des témoignages des criminels de guerre incarcérés à la prison de Sugawa. C’est la première fois qu’il  exprime son style si particulier mélangeant mélodrame, néo-réalisme, et cadrages expressionnistes. Ensuite, il réalise de nombreuses œuvres de commandes et signe Je t’achèterai (1956), satire sur les matchs de base-ball truqués, puis La rivière noire, dénonçant l’incapacité des instances nippones à endiguer la corruption au sein de certaines bases américaines.
Après s’être illustré dans le genre du drame social, le cinéaste japonais signe l’œuvre de sa vie. Une fresque de près de dix heures dont le tournage s’étale sur trois années : La condition de l’homme (Ningen no Joken, 1959-1961). Adapté du roman de Jumpei Gomakawa, ce film montre l’occupation de la Mandchourie comme une succession de trahisons, de viols, de pillages et de massacres. La Shochiku consent à le distribuer, mais met un terme définitif à la collaboration avec Kobayashi après sa violente critique du Bushido (code d’honneur des samouraïs) dans Hara-kiri. Intégrée dans une autre société de production, la Toho, Kobayashi réalise son premier film en couleurs, l’onéreux Kwaidan (1964), film fantastique dont l’insuccès l’endette jusqu’à la fin de ses jours, et une nouvelle métaphore historique, le satirique et cruel Rebellion (1967) avec Mifune Toshiro et Nakadaï Tatsuya. L’échec de La jeunesse du Japon (1968) marque son inexorable déclin. Avec l’arrivée de la nouvelle vague japonaise, il est considéré comme un cinéaste du passé. Cette  crise entame ses films comme Pavane pour un homme déguisé (1968) sur les répercussions de la guerre du Vietnam au japon, projeté à Cannes mais jamais sorti. En 1969, il crée avec d’autres réalisateur (Kinoshita, Ichikawa, Kurosawa) la société de production éphémère Yonki, mais
sort seul Dodes’Kaden en 1970 (Akira Kurosawa). Puis il se tourne vers des projets télévisuels et voit ses films sur le déclin, ne trouvant plus de producteurs, jusqu’à sa mort en Octobre 1994.

Hara-kiri (Seppuku, 1963) est le chef d’œuvre de Kobayashi. Écrit par Shinobu Hashimoto (Les Sept samouraïs, Rashomon). Hanshiro Tsugumo (Nakadaï) un pauvre rônin (Samouraï sans maître) arrive dans la riche demeure du clan Lyi pour la cérémonie du suicide traditionnel. Tsugumo va demander assistance pour son suicide, il va devant le chambellan et ses hommes dérouler lentement l’écheveau de son histoire. Ponctuée de flash-back, de mouvement de caméra contemplatif, l'utilisation poussée du noir et blanc fait de ce film l’œuvre charnière du cinéaste. Les séquences de combat d’une puissance graphique rarement égalées, constituent le sommet visuel du film, reprenant et amplifiant jusqu’à son fiévreux point de rupture le thème, créé par Kurosawa dans La Légende du grand judo, des duellistes luttant entre eux, contre eux-mêmes, tout autant que contre les éléments naturels déchaînés. Chef d’œuvre ultime de sa carrière Hara-kiri marque aussi la formalité d’un cinéaste qui utilise le noir et blanc comme les sabreurs dégainent leurs armes, pour la découpe des corps et le rejet bushido. Connus en France pour ses films de sabre, Kobayashi n’en reste pas moins un réalisateur inventifs au regard et à la mise en scènes acérées.Â